L’école de Céline Alvarez, copie à revoir.

La société est tellement malade, instable, honteuse de son école qu’elle est prête à gober toute expérience, aussi prometteuse qu’elle puisse être. La magie n’existe pas, il faut de la remise en question et du bon sens. Changer un système qui ne fonctionne pas doit passer par les efforts qui n’ont jamais été consenti : considérer vraiment le jeune apprenant comme un maillon essentiel.

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Céline Alvarez, jeune professeur des écoles, vient de faire paraître le fruit de son expérience pédagogique de trois ans dans un livre qui connaît le succès. Nul doute que celui-ci apporte des pistes, des solutions, des espoirs, des constats mais restons modestes en toutes choses ; ce n’est pas de cela que l’école a besoin, du moins pas seulement. L’école n’est pas un laboratoire et en même temps elle est faiseuse de miracles, de temps en temps. Les méthodes alternatives (parce que minoritaires) telles que Montessori ou Freinet n’ont pas pu s’imposer car elle ne sont pas adaptées à un enseignement de masse. Le système scolaire s’est développé pour alphabétiser une partie de la population puis pour fournir une élite à la nation. Sa prétention n’a jamais été de faire de chaque citoyen un modèle de culture et d’intelligence, ça se saurait.

L’école moderne, notamment en France, est bâtie sur un sentiment de justification sociale et aussi pour se démarquer, par la laïcité, d’une culpabilité judéo-chrétienne encombrante. Elle a aussi la mission cachée de formater la population pour lui faire comprendre que son rôle et son destin est de travailler, toujours travailler. Pour exemple, le collège Unique est un moule fourre-tout, et ce qui aurait du être le collège pour Tous n’aurait pas échappé à son destin de filtre et de bourrage de crâne : « Si tu ne travailles pas bien à l’école tu seras chômeur ». L’activité salariée est la norme ; sauf que ce n’est pas pour s’émanciper mais pour faire tourner une économie dont on est l’esclave.

Alors de quoi l’école a-t-elle vraiment besoin ?

Tout d’abord, l’école, d’un point de vue stratégique, doit disposer de temps. La Finlande s’était fixé un délai au-delà des alternances politiques pour aller au bout d’un choix de société ; cela n’a pas trop mal marché pour les élèves. L’Allemagne, lorsqu’elle a vu qu’elle était en perdition, a mis des moyens sans trop d’idéologie, dans ses réformes. Comment imaginer un système fonctionner, surtout dans le primaire, avec des directives qui changent avec chaque ministre ? C’est pour cela que l’expérience éclair de Céline Alvarez est héroïque, qu’elle bouscule les consciences mais elle est un épiphénomène, elle entraîne plus de polémique de de consensus ( et pas parce que c’est bien ou mal, mais parce que c’est isolé et sans construction fondamentale sociétale).

david-and-goliath-colorEnsuite, il faut du courage. Pour comprendre qu’on se fourvoie depuis toujours, qu’on ne peut axer l’apprentissage que sur le seul espoir que cela nous éloigne du règne animal. Partir du postulat que le jeune enfant est un être à l’état brut et qu’il doit devenir un adulte au service de la société est une hérésie dans laquelle nous nous sommes tous engouffrés. À certaines époques on raillait les peuplades incultes qui n’avaient pas le même fonctionnement que nous, qui n’écrivaient pas, qui ne lisaient pas et surtout qui n’avaient aucune envie de polluer l’environnement pour augmenter le confort. Aujourd’hui encore on rend sublimes les pays qui sont premiers aux tests PISA commandés par l’OCDE, selon des critères de productivité et de dépassement de ses capacités à être servile. Les nations à la traîne sont montrées du doigt, même si, comme la France, elles fabriquent le TGV, l’Airbus et des centrales nucléaires (hum, contestable en terme d’écologie) et ont une main d’oeuvre de qualité formée en interne par cette si mauvaise école et cette détestable université.

Je viens tout juste de me contredire en mettant en avant l’élitisme de notre école mais à la réflexion cela me permet aussi de combattre cette idée de surhomme technologique. En effet, que de déchets humains pour en arriver là ! Et je ne m’attarderai pas sur le décrochage, insupportable, grandement commenté depuis des décennies. Je préfère insister sur la misère empathique que tout cela engendre : chacun pour soi, manque d’estime de soi… Et c’est ça un idéal de société. Avoir des individus stressé, névrosés, habitués depuis l’école à vivre sous le joug des brimades. J’entendais encore, il y peu, des enseignants se plaindre qu’on accompagnait trop les élèves et qu’ils ne seraient jamais prêts pour le monde cruel du monde du travail. Quelle horreur. Le travail est érigé en chemin de croix ; toujours le poids de la pensée religieuse, tiens, tiens !!

intelligencePour continuer, cherchons à nous donner les moyens humains. Il ne s’agit pas ici de parler gros sous mais de transformer les enseignants, les parents, pour que les enfants ne ressemblent pas à ce modèle qui nous insupporte. Les salariés rêvent tous de justice sociale, les dirigeants de reconnaissance de leadership, les actionnaires de stabilité de leur revenu du capital, les politiques qu’on boivent leurs mots tels des breuvages universels… et l’école fouette les élèves à coup de règlements qui ne feraient pas un pli à la cour des droits de l’homme, l’école réduit le rêve de ses jeunes en les gavant (en espérant que cela nourrira une pensée aboutie), la classe fonctionne comme un jugement dernier (tiens encore du religieux) avec le paradis promis à celles et ceux qui ont des bonnes notes et l’enfer aux cancres. Il faudrait donc que notre vie d’adulte relève d’un épanouissement pour chacun alors qu’on nous l’a fortement bridé sur les bancs et les chaises de nos enfance et jeunesse. Les moyens humains sont donc de porter les excellences, d’accompagner la simplicité du « tout venant » (ha comme je n’aime pas cette expression) et de remédier aux multiples échecs.


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Il existe des voies de réflexion. Par exemple :

  • ne pas travailler par tranches d’âge mais par niveau de connaissance ou de compétence. Il est aberrant d’utiliser l’hétérogénéité en classe comme seul moyen de favoriser la mixité sociale. Un élève de cinquième qui brille en mathématiques mais a des faiblesses en français reste en cinquième pour ces deux disciplines. Un complément de bases de sixième en français et d’initiation au programme de quatrième en mathématiques lui conviendrait. Il est vrai que ce système demande des aménagements, mais il a fait ses preuves et demande à être envisagé
  • garder, pour partie, le travail horizontal au cours de sa scolarité, ce qu’on appelle maintenant le b2b. On appelle cela aussi l’entraide, mais cela va à l’encontre de l’esprit de compétition
  • ne pas avoir une école mais des écoles. Chacun n’aspire pas à la même chose : l’apprentissage est ordurier, le professionnel par défaut et le général jusqu’à la fin de la troisième. Que de gâchis de vocations !
  • profiter de l’apport des neurosciences mais aussi surtout appliquer ce qui est bénéfique à l’élève sans s’arque-bouter sur la tradition, seule, apparemment à pouvoir être le terreau fertile de la nation (oui, oui, tout à fait)
  • rester zen en toutes circonstances : « mais je ne vais pas pouvoir terminer mon programme, il me manque trois semaines » : 3 semaines dans une scolarité de 15 ans c’est quoi ?
  • ne pas garder comme seuls modèles les Énarques dont on voit bien qu’ils pondent bien plus d’âneries que le bon sens populaire (qui a tendance à disparaître depuis que les extrêmes politiques nous font miroiter un monde meilleur)
  • ici je vais m’attirer les foudres des collègues : arrêter de croire que sa matière est la plus importante. Le rythme respecté de l’enfant ou de l’adolescent passe aussi par une latitude à ne pas focaliser sur toutes les disciplines comme étant plus sérieuses les unes que les autres. Et le constat à l’arrivée est que les jeunes ont du mal à écrire, parlent mal les langues étrangères et ont oublié ce qu’est une règle de trois (indispensable pour construire un pont solide, mais pas que, bien sûr !).

Ces quelques pistes sont volontairement subversives, elles sont utopiques et rêveuses. Elles ne veulent simplement dire que ce vieux principe de l’élève au milieu du système doit être, non seulement décrété, mais aussi appliqué.

Alors Céline Alvarez, avez-vous raison ? Votre expérience a-t-elle du sens ? Oui pour les enfants qui ont tiré de celle-ci un avantage certain. Oui pour les parents qui s’arrachent votre livre pour se rassurer, pour espérer. Pour le reste, cette expérience mérite de faire référence à une petite comparaison : laissez un citadin lambda nu seul dans la jungle, un autre sponsorisé (pas citadin, pas pris au hasard et pas nu) par une grande marque qui lui fournit le coach, l’équipement et un environnement déjà défriché à la machette et demandez-vous qui a le plus de chance. Nous ferons alors une étude sur celui qui ne s’est pas fait dévoré le premier jour parce qu’il a su remarquablement s’adapter au milieu grâce à sa science de la survie apportée par son coach.

Attention aux modèles préfabriqués, arbres qui cachent la forêt et, surtout, qui ne donnent pas les bonnes pistes à une vraie réforme de société… heu, de l’école !

  • Palma Véronique

    Je suis enseignante en lycée et pleinement d’accord avec toutes vos remarques et vos « pistes » de réflexion ou d’action. Je pense effectivement que les trois problèmes majeurs de l’éducation nationale sont le manque de continuité dû à des réformes « obligées! » à chaque passage de ministre, ce vaste fourre-tout où l’on fait cohabiter dans une même classe des élèves aux aspirations et de niveaux différents, et enfin ce « formatage » mensonger qui donne à penser que la seule voie de réussite (et de bonheur!!) serait la voie générale au détriment des bacs technologiques et professionnels, et considérant à l’intérieur même du bac général, la filière S comme la plus prometteuse !

    Je partage également votre avis sur le mérite de Céline Alvarez , et de bien d’autres enseignants inconnus qui n’ont pas publié de livres, qui tentent avec courage et intelligence de modifier un système dont ils ont évalué l’incompétence, mais dont les propositions sont difficilement applicables à une école de masse.

    • Philippe Szykulla

      Je suis persuadé que nous sommes nombreux dans l’Éducation Nationale à partager le désir de refonder l’école sur des bases solides et innovatrices, tout en analysant ce qui marche ou a marché par le passé. Et surtout, il nous faut intégrer que, finalement, nous devons avoir plusieurs écoles d’excellence plutôt qu’une seule, poussive et dépassée, qui veut donner à chacun ce dont il a besoin et, surtout, ce dont il n’a pas besoin.

    • e suis persuadé que nous sommes nombreux dans l’Éducation Nationale à partager le désir de refonder l’école sur des bases solides et innovatrices, tout en analysant ce qui marche ou a marché par le passé. Et surtout, il nous faut intégrer que, finalement, nous devons avoir plusieurs écoles d’excellence plutôt qu’une seule, poussive et dépassée, qui veut donner à chacun ce dont il a besoin et, surtout, ce dont il n’a pas besoin.