Le métier de prof de plus en plus difficile : des constats et des conseils, mais encore ?

L’école se veut au centre des débats pour tous les candidats à la présidentielle 2012. Il est souvent question de chiffres, de moyens, d’économies ou de priorité. Effectivement il faut impérativement se pencher sur ce volet lié au fonctionnement, mais n’oublions pas que le prof est un être humain et qu’il est de plus en plus confronté à des difficulté de gestion de crise. Le rapport de l’enquête « La qualité de vie au travail dans les lycées et collèges » vient de paraître et livre des constats alarmants. Mais quid des conseils apportés en dernière partie… sont-ils réalisables au quotidien ? Et surtout, ne prennent-ils pas une allure grotesque sous cette forme, sans souci de formation et de sensibilisation ?

L’enquête sur la qualité de vie au travail dans les lycées et collèges effectués en mai et juin 2009 vient de rendre ses conclusions. Cette enquête portait sur environ 400 lycées et collèges et 2100 personnel. L’ensemble des résultats a mis en évidence l’importance des risques psychosociaux pouvant entraîner un burnout ainsi que des situations qui pouvaient les provoquer. Dans un quart des établissements, moins de 25 % des personnels juges l’ambiance de travail favorable. Sensiblement la même proportion pense souvent quitter leur travail. Quelque 40 % de ses personnels de ce sens pas compétent pour faire face à la quasi-totalité des problèmes de comportement des élèves.

 

Voici quelques critères de trouble d’épuisement, (d’après le « National Board of Helth and Welfare » Suède 2003)

Présence de symptômes d’épuisements physiques et mentaux depuis au moins deux semaines. Nous il faut souligner la réduction de l’énergie mentale, des prises d’initiative, du manque d’endurance et d’un besoin de temps de récupération de plus en plus long après un effort mental. Cet effort mental mal supporté et conditionné par des problèmes de concentration de mémoire, une diminution de la tolérance aux exigences professionnelles, une grande irritabilité, de l’insomnie, une impression continue de faiblesse physique de fatigue, des douleurs musculaires ou à la poitrine, des palpitations, des troubles digestifs et même des vertiges ou une hypersensibilité au bruit. Ces différents problèmes conduisent à la perturbation de la vie sociale et professionnelle.

Cet inventaire dramatique à la Prévert est le lot d’un nombre grandissant de personnels éducatifs qui voient leur quotidien avec les élèves se compliquer de jour en jour. En effet l’évolution de la vision spécifique par ceux-ci de la sphère scolaire, et c’est le moins qu’on puisse dire, demande une adaptabilité toujours plus grande de l’adulte face aux jeunes.

Dans le rapport accompagnant cette enquête, des conseils sont donnés qui, loin d’être rassurants, donnent souvent l’impression d’être une stratégie policière pour gérer les interrogatoires. Il faut néanmoins les prendre très au sérieux et cela soulève le problème de la difficulté grandissante du métier et du manque de formation criant, notamment des enseignants.

Stratégie verbale et comportementale pour désamorcer l’escalade de la violence

Attitude franche, directe et structurée, ni excessivement amicale ni très proche.

Éviter de toucher la personne.

Ne pas l’approcher soudainement ni rapidement.

Parler doucement, faire des mouvements lents (transmettre un message de calme et une attitude non menaçante).

Respecter l’espace personnel (il est trois fois plus étendu pour les violents que pour les non violents).

Écoute non critique, montrer de l’empathie.

Éviter de s’empêtrer dans des discours. Éviter les jargons et les opinions trop complexes.

Ne pas être pressé.

Ces premiers conseils donnés, chacun paraissant simple à appliquer mais difficile à mettre en place, poursuivons dans le domaine du self-control :

Ne pas interrompre la personne qui vient de perdre le contrôle de ses paroles (même si ses paroles ou ses gestes sont inacceptables, il faut attendre que l’émotion retombe) « Il est conseillé de s’efforcer de rester poli et respectueux, même avec une personne qui ne le serait pas à notre égard. Il ne s’agit pas de soumission ni de complaisance, mais plutôt d’une attitude que le professionnel doit s’efforcer de tenir pour marquer la différence, et parce que le fait de refuser de se laisser enfermer dans une « escalade symétrique » dans le conflit, sous une forme ou une autre, finira par décontenancer l’autre partie. Pour autant, si sanction il doit y avoir pour des écarts inadmissibles, elle doit après-coup s’appliquer » (Lagrange Cl. 1998).

A ce stade, il est important non seulement de se maîtriser, mais aussi et surtout de maîtriser l’autre :

Répondre brièvement à des questions légitimes et s’abstenir de répondre à des questions provocatrices (quelle classe de prof êtes-vous ?).

Maximiser le pouvoir des individus à faire des choix alternatifs. Il convient d’éviter de dire à la fin de chaque phrase : « d’accord ? » qui introduit la confusion faisant croire qu’il y a des choix quand ce n’est pas le cas (Stevenson 1991). Proposer des choix simples et clairs. Il doivent être émotionnellement neutres, concrets et applicables (plutôt que dire avec rage « si vous cassez cela je vous mets dehors », préférer : « si vous décidez de casser cela, vous devrez rester après l’école et travailler jusqu’au remboursement » (Pitcher & Poland 1992).

Pour tout préambule d’un conflit que l’on pourrait prévoir, dans le cas où une altercation n’est pas l’objet de l’observation attentive d’un groupe classe qui attend avec impatience une mise à mort, il faut :

Chercher un lieu partiellement privé mais structurellement ouvert (permettant une sortie rapide et séparée pour les deux parties).

Pour terminer, quelques petits réflexes indispensables en milieu carcéral :

Laisser les portes ouvertes et écarter les objets pouvant servir à l’agression. Retirer vos lunettes et les bijoux qui peuvent vous blesser, faire attention aux cravates.

 Au-delà de ces conseils comportementaux, une batterie de stratégies verbales face à la critique deviennent nécessaires et ont un impact sur l’estime de soi.

Ne résistons pas à l’énumération, ci-dessous, d’un certain nombre de cas :

Après des études extrêmement approfondies en psychologie comportementale, appliquer les principes suivants :

Utilisation d’une réponse non défensive en langage non confrontationnel qui accepte la probabilité d’une certaine vérité dans la critique. Il convient d’éviter d’accepter la critique par un « oui », suivie d’un « mais ». Cela risque d’encourager d’autres critiques. Admettre sans s’excuser excessivement. Il y a beaucoup de raisons qui expliquent une erreur. Plutôt que s’étendre dans des justifications, focaliser sur un comportement futur : « j’ai fait une erreur et je compte faire mieux la prochaine fois ».

 Le questionnement négatif cherche, par la demande d’un complément d’information sur la perception négative de celui qui fait la critique, à l’obliger à défendre ses commentaires (stratégies du brouillard). « C’est une idée idiote ! ». « Qu’est ce que vous n’aimez pas dans mes propos » (plutôt que de se défendre : « ce n’en est pas une »). Focaliser sur le futur. Cela pousse le critique à focaliser sur les solutions plutôt que sur l’erreur (« il y a d’autres façons d’améliorer mon travail ? »).

 Ne pas oublier la technique de la phrase claire et spécifique répétée à l’envi :

Pour éviter d’être distrait des buts fixés, il est utile de ne pas donner à l’autre des moyens d’aborder des thèmes qui font diversion et de ne pas prêter le flanc à la critique. Se limiter à la répétition d’une phrase claire et spécifique peut être utile dans ces cas (affirmation persistante ou disque rayé) Contrairement aux comportements d’affirmation de soi, ces stratégies ne peuvent pas être utilisées en même temps par les deux parties de l’interaction (Lange & Jakubowski 1976).

Faire diversion, un peu comme lorsqu’on fait oublier à nos jeunes enfants un gros chagrin. Attention, dans le cas présent nous pouvons être en présence de grands adolescents aux poils déjà bien présents au niveau de la moustache :

Utiliser la distraction par exemple en questionnant sur une partie de la phrase, hors sujet de la critique.

De l’usage du silence :

Le silence, particulièrement utile au téléphone ou dans l’échange quand l’autre ne répond pas à votre demande de clarification après une critique. Vous n’êtes pas obligé d’enchaîner sur des justifications à moins que vous ne le souhaitiez.

De l’usage des techniques d’esquive d’aïkido :

Dans tous les cas il convient de transformer les critiques qui semblent dirigées contre votre personne, en problèmes spécifiques du comportement et de maintenir le sens du contrôle par l’affirmation du choix personnel des solutions.

Pour terminer, les attitudes langagières prennent leur dimension pour traiter de la psychologie « écorchée vive » d’un nombre grandissant de jeunes.

Après un petit stage aux Actors Studios d’Hollywood :

Il faut donner des preuves qu’on écoute (dire « je vous écoute » ne suffit pas) : focaliser l’attention sur l’autre, reformuler ce que l’autre vient de dire et garder silence pour écouter sans oublier d’utiliser des formulations empathiques (préférer la formulation neutre « il semble que… » plutôt que le « Je »). Eviter les « mais » après la reconnaissance état de l’autre. (« je réalise que vous attendez depuis longtemps, cela doit frustrant ». Arrêter et laisser l’autre répondre).

Et un autre stage, celui-ci intensif, dans une centrale syndicale :

Par ailleurs, il est indispensable d’utiliser un langage coopératif (par exemple, « nous avons » plutôt que vous avez » un problème), de focaliser sur l’ici, le maintenant et le futur. Utiliser le « peut être, c’est possible, probablement, des fois, en général » plutôt que « toujours, jamais ».

Surtout ne pas oublier l’acte de contrition symptomatique de notre civilisation judéo-chrétienne :

Il faut toujours avoir l’esprit que nous aurons à reconnaître que nous pouvons nous tromper. Permettre de sauver la face (« peut-être que vous n’êtes pas au courant… »).

Il s’ensuit une dernière série de recommandations faisant appel à des ressorts extrêmement complexes de psychologie humaine. Sans pratique quotidienne, de formation, de moyens adaptés, notamment en termes d’effectifs de classe, comment avoir le bon réflexe au bon moment ?

Répondre au besoin des autres (l’action doit être en cohérence avec les mots).

Prendre la responsabilité de nos perceptions (utiliser le « je » quand nous avons pas compris).

Reformuler les demandes dans l’intérêt de l’autre. Prêter attention au message réel que nous exprimons : il risque d’être décalage avec les sentiments, les idées ou la situation de l’interlocuteur, le faisant sentir rejeté ou incompris : conseils pas demandés, réassurances sans fondement, sympathie qui sonne fausse.

Le message ne doit pas comporter un jugement, des étiquettes ou des comparaisons.

S’abstenir d’utiliser les manipulations verbales et le langage hostile.

 Lorsque les candidats à la présidentielle prennent en compte, à des degrés divers, la situation de l’école à l’heure actuelle et propose leurs solutions, qui sur le métier, qui sur les moyens ou l’évolution de carrière, ils oublient tous cette dimension dantesque de la présence au quotidien devant des élèves que nous comprenons de moins en moins aisément et qui eux-mêmes ne nous donnent jamais de circonstances atténuantes. À ne pas réagir le plus vite possible c’est l’école qui est en danger, et à travers cette école la société de demain.